Le discours d’Anne Azam-Pradeilles

Anne Azam-Pradeilles

des aventuriers

L’APLIUT, « un vrai bonheur pour des aventuriers d’un nouveau genre ».

 

Si on m’avait dit en Mai 1978, quand nous avons fondé l’APLIUT officiellement, que 40 ans après je serais là à nouveau pour lancer les travaux du 40ème congrès, je ne crois pas je l’aurais cru !
J’avais 30 ans, la vie devant moi, mais je ne savais bien sûr pas de quoi ces 40 ans seraient faits !
L’APLIUT a changé ma vie, profondément !
Tout d’abord au plan professionnel en tant qu’angliciste.
En tant que jeune normalienne assistante agrégée d’anglais, spécialiste de l’éducation des filles au dix-huitième siècle, et entrée au département Informatique de l’IUT Paris V depuis seulement 3 ans en 1975, l’APLIUT m’a ouvert de nouveaux horizons.
Cela m’a permis – comme vous aujourd’hui — de rencontrer des collègues venus de toute la France et de toutes les spécialités enseignées en IUT.
Dans les années 70, les IUT venaient de naître et c’était véritablement la première fois que les enseignants de langues s’intéressaient à l’enseignement de la langue pour s’exprimer dans une spécialité, scientifique, économique, juridique ou technique.
Le combat faisait rage entre les « modernes », ceux qui voulaient découvrir et investir ce nouveau chantier des langues de spécialités et les « anciens », plus traditionnels et souvent mal à l’aise dans la spécialité de leurs étudiants – et qui les qualifiaient paradoxalement de « non spécialistes », et qui voulaient n’enseigner que la langue de communication; considérant qu’ensuite leurs étudiants sauraient habiller leurs connaissances et leurs compétences métier dans une autre langue.
Ce n’était pas la célèbre bataille d’Hernani, mais presque !
L’APLIUT a grandement contribué à sortir les langues de spécialités du vocable « langues pour non-spécialistes » et à donner à cet enseignement et cette recherche ses lettres de noblesse.
C’est d’ailleurs pour acter cet apport de l’APLIUT à cette recherche innovante que le GERAS, Groupe d’Etudes et de Recherches en Anglais de Spécialité – créé deux ans après l’APLIUT – m’a proposé en 1982 d’en être la vice-présidente.
De même, en 1982, j’ai été élue vice-présidente de la SAES, Société des Anglicistes de l’Enseignement Supérieur, pour y représenter les IUT.
En 1980, avec le soutien d’Yvette LERAY, fidèle vice-présidente de l’APLIUT et membre éminent d’APLIUT-suite – à qui je dois tant, et l’équipe APLIUT du groupe Informatique, j’ai publié une anthologie de textes d’anglais informatique This Quiet Revolution, Paris Armand Colin-Longman.
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A la fin de l’année, lors du dernier conseil d’administration, nous créons Les Cahiers de l’APLIUT en décembre 1980. Nous en fêterons bientôt les 40 ans et il faudra vraiment faire une belle fête car c’était un pari sur l’avenir, une lutte pour exister, des difficultés, des efforts, des nuits blanches, et au bout la réussite !
En 1981, notre colloque au CIEP à Sèvres – et je rends ici hommage à l’inspecteur général AUBA qui nous y a accueillis — a permis de faire connaître les travaux de notre groupe de travail ATRIL – Analyse Textuelle par la Recherche Informatique et Linguistique. Il en est rendu compte dans le N°2 des Cahiers de l’APLIUT.
Six d’entre nous avons soutenu un DEA de linguistique appliquée à l’Université de Metz, sous la responsabilité du Professeur Jeanine GALLAIS-HAMONNO – à qui je rends hommage.
Pierre et Monique FAURE – que nous avons vus hier, faisaient partie de ce groupe de pionniers.
En 1986, j’ai fondé le CRAI – Centre de Recherche d’Anglais Informatique, clin d’œil aux énormes ordinateurs de l’époque, les CRAY. Arlette DECHET a fait une des premières thèses d’anglais informatique sur la langue anglaise des logiciels de traitement de texte, puis un excellent manuel d’anglais informatique avec exercices GO TO. Je lui adresse plein de pensées amicales.
En 1988, consécration ultime de nos travaux de recherche par le monde universitaire très fermé des anglicistes, le GERAS a accepté que son colloque soit organisé à l’IUT de Paris V. Vous imaginez les efforts que nous avions faits pour le rendre mémorable. Il le fut et nous entrâmes par la grande porte dans le monde de la recherche universitaire. Nos efforts de pionniers furent ainsi reconnus et nous avons ensuite très activement participé à la création du DEA de langues de spécialité multi-sceaux Bordeaux II, Montpellier III et Toulouse I.
L’APLIUT a aussi changé ma vie professionnelle en tant que manager
Sans l’APLIUT, je ne serais probablement jamais entrée à l’ENA parce que je n’aurais pas pris goût à l’administration en l’exerçant.
En effet, le chef du département Informatique de l’IUT de Paris V-René Descartes m’a demandé de le seconder en 1985, puis j’ai été élue chef de département en 1987 et réélue en 1990. Et je le suis restée jusqu’à mon départ pour le cycle préparatoire à l’ENA fin 1992.
Et je n’aurais sans doute jamais fait la passionnante carrière de haut fonctionnaire que j’ai faite ensuite :
1. Sous-préfète d’Argelès-Gazost dans les Hautes-Pyrénées, de Lourdes à Gavarnie ; 2. Auditrice de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (IHEDN, 131ème session à Bordeaux 1998) ; 3. Conseillère à la DATAR pour les services publics et la réforme de l’Etat ; 4. Conseillère pré-adhésion pour la politique régionale à Riga en Lettonie, puis à Bucarest en Roumanie ; 5. Conseillère du directeur général de la fonction publique d’Ukraine à Kiev ; 6. Directrice de la coopération internationale du secrétariat général du ministère de l’intérieur en matière de gouvernance à Paris ; 7. Conseillère résidente de jumelage à Chisinau, Moldavie ; 8. Et depuis 2014 experte internationale en matière de réforme de l’administration et de la gestion publiques, un peu sur tous les continents ;
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9. Actuellement en poste à Rabat au Maroc, jusqu’à mars 2020, sur un projet européen auprès du ministère de la réforme de l’administration et de la fonction publique.
L’APLIUT a donc été pour moi un apprentissage, un laboratoire de la dynamique de groupe, de la canalisation des énergies, de l’utilisation des potentiels incroyables que nous avons en nous tous.
Qui aurait pu dire ce que deviendrait le rassemblement de collègues de tous âges et de tous horizons regroupés à l’IUT de Paris V en novembre 1977, avec des intérêts parfois potentiellement divergents, les uns vers le syndicalisme, les autres vers la recherche, d’autres encore présents par curiosité, d’autres enfin pour nous neutraliser.
Ces derniers sont mal tombés.
Sans formation politique ni syndicale, j’étais d’une naïveté que j’ai du mal à concevoir aujourd’hui.
Les anciens, plus habiles et mieux formés aux luttes syndicales ou aux difficultés de l’aprèsguerre, ont su choisir la plus « innocente » et la plus « vierge » de tout passé, un passé lisse et donc inattaquable – et cette ignorance qui a fait la force de l’APLIUT.
Tout comme on dit à la guerre que « l’inconscience fait les héros ».
Je suis passée au travers des balles tirées contre l’APLIUT pour nous empêcher de naître non seulement parce que je ne les ai pas vues mais encore parce que je ne savais même pas qu’elles étaient tirées.
Car en 1977, nous gênions !
Nous venions perturber un ordre établi, des positions traditionnelles de lutte syndicale et sans doute politique.
Je n’ai rien vu ! Ce fut la force de l’APLIUT !
En mai 1968, j’avais 20 ans et ce fut pour moi un épisode que l’on pourrait qualifier de « romantique », une révolution où en fait on ne risquait pas de mourir et où – sauf à aller se mettre à portée de matraque, on ne risquait pas de se faire blesser.
On refaisait le monde, on était libre, on était heureux !
J’ai vécu l’APLIUT de la même façon : les IUT avaient à peine 10 ans, tout était à bâtir, la langue de spécialité était à construire, l’enseignement des langues dans les IUT n’était pas une priorité et il fallait en faire une, la coopération internationale n’existait pas, un monde nouveau s’ouvrait à nous et nous allions pouvoir découvrir, imaginer, créer, fonder, innover.
Un vrai bonheur pour des aventuriers d’un nouveau genre.
Les plus jeunes ont dû se reconnaître dans cette fougue d’aller de l’avant, les plus anciens ont dû penser que finalement cela valait peut-être la peine d’essayer.
Et nous avons gagné !
Nous avons mis en place des institutions solides, une Assemblée Générale qui s’est toujours réunie, des conseils d’administration qui ont trouvé des volontaires, des rédacteurs en chef qui ont fait un travail incroyable.
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Et je voudrais rendre hommage à ces amis qui ont bâti avec moi Les Cahiers de l’APLIUT, une revue aujourd’hui reconnue dans le monde : Leo CARRUTHERS, Michel PRUM, Monique MEMET et Mireille HARDY – ces dernières ont fait un travail incroyable pour numériser les premiers numéros, professionnaliser l’impression, la préparation des textes et construire une charte selon les meilleurs standards internationaux.
Je souhaite à Linda TERRIER le même courage, la même force, la même ténacité.
Je voudrais aussi rendre hommage à mes amis anciens présidents.
Certains ont pu s’étonner que je n’aie pas souhaité renouveler mon mandat de présidente en 1981. Sachant qu’une association ne pouvait survivre que par ses forces vives, j’ai voulu alors instaurer alors une sorte de règle, que les mandats soient brefs – 2 ans seulement — pour que le président en exercice garde tout son allant et son dynamisme et surtout pour que chacun à son tour dans l’association assure cette tâche – très lourde mais aussi pleine de satisfaction et d’apprentissage.
J’ai donc demandé à Michel LERICOLAIS, qui en tant que trésorier m’avait tant aidée à construire les aspects administratifs de la création de l’APLIUT, de prendre ma succession puis Georges GUERRIER – lui aussi un fidèle « combattant » APLIUT de la première heure, lui a succédé. Nous avons ensuite instauré l’alternance des langues avec Daniel JUGNET pour l’allemand et, plus tard, Mireille VALLEE pour l’Italien. Michel GAUTHIER, notre représentant depuis le début pour l’espagnol, n’a pas souhaité prendre la mission mais a toujours apporté son soutien pédagogique et de recherche par ses articles dans Les Cahiers. Gilles PONS a accepté de redevenir président quand le vivier s’était un peu tari.
Une photo célèbre de 1992 lors du congrès au Havre montre les 6 premiers présidents. J’ai une pensée émue pour trois d’entre eux qui nous ont quittés, Georges, Mireille et Michel. Et je regrette que la grève de la SNCF nous ait privés de notre 2ème président havrais, Michel HISCOCK.
Avec Janet ATLAN et Andy ARLEO – que j’ai plaisir à voir parmi nous, nous avons inauguré la série des quelques présidents de langue maternelle anglaise.
Mais au-delà des présidents et des rédacteurs en chef des Cahiers de l’APLIUT, je voudrais aussi saluer les pionniers de la première heure :
1. l’équipe des trois lyonnaises du département Informatique qui a lancé le mouvement en avril 1977, Freddie SERANT, présente ce soir et Michèle PARIZET et Evelyne CLERC, que j’espérais parmi nous – Evelyne qui était ma camarade de promotion à l’ENS de Cachan dans les années 60 et avec qui je suis en lien constant sur Facebook. J’avais « assisté » à cette réunion fondatrice par téléphone car mon fils venait de naître. 2. Yvette LERAY, longtemps vice-présidente de l’APLIUT, du département informatique de l’IUT de Villetaneuse, qui nous avait accueillis en Septembre 1977, et qui est sans doute à l’origine de l’idée de réunir tous les départements à Paris d’où l’AG de novembre 1977. Plus de 40 ans après je garde cette anecdote en tête : comme je disais qu’il m’était difficile de venir tôt à Villetaneuse à cause de mon bébé, Pierre FAURE, présent hier, avait eu cette remarque constructive qui m’est restée : « tu n’as qu’à l’amener, on lui donnera son biberon ! »
Je voudrais aussi rendre hommage à quelques collègues qui ont marqué les débuts de nos travaux et qui nous ont quittés : Georges MANCEAU et Guy GUIONNET.
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Georges était entré à l’ENSET, devenue ENS de Cachan, l’année de ma naissance. Il était féru d’administration publique, il connaissait les textes par cœur, ce fut notre solide atout juridique dans les plaidoiries avec le ministère des universités. Il m’a énormément aidée. Il fumait trop. Il s’en est allé trop tôt.
Guy a écrit une thèse sur l’anglais du Génie mécanique à la fin des années 70, dactylographiée comme autrefois, à la machine, et reproduite en seulement suffisamment d’exemplaires pour les membres du jury. Son épouse Jannick, qui, malgré son âge, suit fidèlement le congrès sur Facebook et a aimé notre photo, m’en a confié un des exemplaires. C’est ce type de document précieux qu’il faudrait re-découvrir pour comprendre les balbutiements de nos travaux de recherche. Parti trop tôt, il figure sur peu de photos.
J’ai aussi une pensée pour Liliane MONGE du département Informatique de l’IUT de Nancy, elle aussi partie trop tôt, juste avant de prendre sa retraite. Sa gentillesse, son écoute était un atout précieux dans les débats.
Certes vous ne connaissez pas ces grands anciens de notre association mais j’ai tenu à leur rendre hommage car si 40 ans après l’APLIUT est toujours là, dynamique et prête pour l’avenir, c’est à eux que nous le devons et je suis, avec Jacques KUHNLE, notre fidèle représentant depuis tant d’années, et la petite équipe des plus jeunes de la première AG, à pouvoir apporter ce témoignage de reconnaissance.
En conclusion, si on faisait une analyse textuelle de tout ce que je viens de vous dire, je suis sûr que les mots efforts, défis, chantiers, travail, spécialité mais aussi amitié, succès, réussite seraient au rendez-vous.

Que conclure de ces 40 ans ?
Ce fut – et ce sera pour vous tous — une magnifique aventure humaine, professionnelle et personnelle.  Regrouper aujourd’hui, en mai 2018, 40 ans après, près de 200 personnes ;  proposer 4 conférences de niveau international ;  des dizaines d’ateliers ;  faire ouvrir le colloque par les autorités de la région et de l’académie ;  être capable de trouver encore parmi nos rangs des collègues prêts à s’investir deux ans pour faire tourner l’association ;  des collègues prêts à continuer Les Cahiers de l’APLIUT – même si le sous-titre est devenu le titre, des collègues prêts à faire vivre le site internet.
Je dis BRAVO à vous tous, BRAVO aux organisateurs de ce 40e colloque de l’APLIUT !
Et j’encourage vivement ceux qui parmi vous ont 30 ans à s’engager et à nous donner rendezvous dans 40 ans !
Anne Azam-Pradeilles
Fondatrice de l’APLIUT

One comment

  1. AZAM-PRADEILLES dit :

    Je voudrais ajouter le nom de notre premier secrétaire général : Pierre OUDART — que j’espere bien revoir pour les 40 ans des Cahiers de l’APLIUT à Strasbourg en 2020.
    Jean-Claude SILLON m’a téléphoné un jour il y a deux ou trois ans. Il avait croisé Alain CUELLE. Tous deux avaient été « mes » vice-présidents. Que sont devenus Jean-Marie DESSAUX (Lille), René LEGOAS (germaniste d’Epinal), Denise PIAU (Poitiers), Jacques ALLIAUME (La Rochelle), Herrade DIEBOLT (Strasbourg), Pierre WATIEZ (Metz), Betty PAQUIER et Jacques BOYER (Montpellier) et je pourrais en citer beaucoup d’autres. J’espère que nous allons les retrouver!

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